
Pensionnat.
Peur des coups de mon père.
Je falsifie mon carnet de notes. Le con de surgé le proclame à tous les internes réunis au restaurant. Effet de suspens du sadique. Un petit malin a falsifié son carnet... il est parmi vous... qu'il se lève...
Il finit par prononcer mon nom. La honte absolue, devant le regard clair de la fille dont je suis amoureux. Elle rit. Je n'ai jamais avoué, jamais. J'ai nié l'évidence, dur comme fer. Le réel n'a pas tous les droits. Je m'y suis opposé. Mais j'ai payé le prix fort pour ça. Les coups m'ont assommé la mémoire; je ne m’en souviens pas. Overdose d'angoisse, pied de nez au malheur. Je les ai vomis de mon âme. Je ne mens pas. Effacés, les fessées, les raclées au martinet, les coups de baguettes et autres règles sur les doigts. Je me suis supprimé. Ne me reste que l'humiliation. Au coin, à genoux, sur la règle carrée qui me mord les genoux. Je me suis tué, pour échapper à la réalité.
La directrice d’un magasin d’une grande chaine de vêtements à Agen est rouée de coups parce qu’elle tentait de faire un peu plus que son travail. Elle voulait intercepter de jeunes voleuses. Elle n'a pas pu esquiver, elle.
Mon père parachutiste se lâche sur nous à son retour d'Algérie.
Lui non plus n'a pu nier la sale guerre.
Ma mère se défend, il se rabat sur nous. Il tape dur, très dur.
Cette fois, la violence du coup m'expédie à l'autre bout de la pièce. Il m'assomme, ma tête cogne contre le mur, je reste K.O assis plusieurs minutes avec un œil au beurre noir. Motif : ma chambre n’est pas correctement rangée. Il y traîne d'autres petits soldats en métal, aux attitudes de tueurs.
Ma sœur et moi vivons ces séances de rangement de chambre comme des passages en enfer. Les coups et invectives pleuvent, les mots et les gestes frappent, le corps et le cœur, pour humilier, pour briser, pour anéantir toute résistance, sans pitié et sans retenue, comme pour ses hommes. Nous sommes tous les deux salis et incapables.
Extraits de "Journal d'un psy de l'urgence"

