vendredi 27 novembre 2009

Passages en enfer


Pensionnat.

Peur des coups de mon père.

Je falsifie mon carnet de notes. Le con de surgé le proclame à tous les internes réunis au restaurant. Effet de suspens du sadique. Un petit malin a falsifié son carnet... il est parmi vous... qu'il se lève...

Il finit par prononcer mon nom. La honte absolue, devant le regard clair de la fille dont je suis amoureux. Elle rit. Je n'ai jamais avoué, jamais. J'ai nié l'évidence, dur comme fer. Le réel n'a pas tous les droits. Je m'y suis opposé. Mais j'ai payé le prix fort pour ça. Les coups m'ont assommé la mémoire; je ne m’en souviens pas. Overdose d'angoisse, pied de nez au malheur. Je les ai vomis de mon âme. Je ne mens pas. Effacés, les fessées, les raclées au martinet, les coups de baguettes et autres règles sur les doigts. Je me suis supprimé. Ne me reste que l'humiliation. Au coin, à genoux, sur la règle carrée qui me mord les genoux. Je me suis tué, pour échapper à la réalité.

La directrice d’un magasin d’une grande chaine de vêtements à Agen est rouée de coups parce qu’elle tentait de faire un peu plus que son travail. Elle voulait intercepter de jeunes voleuses. Elle n'a pas pu esquiver, elle.

Mon père parachutiste se lâche sur nous à son retour d'Algérie.

Lui non plus n'a pu nier la sale guerre.

Ma mère se défend, il se rabat sur nous. Il tape dur, très dur.

Cette fois, la violence du coup m'expédie à l'autre bout de la pièce. Il m'assomme, ma tête cogne contre le mur, je reste K.O assis plusieurs minutes avec un œil au beurre noir. Motif : ma chambre n’est pas correctement rangée. Il y traîne d'autres petits soldats en métal, aux attitudes de tueurs.

Ma sœur et moi vivons ces séances de rangement de chambre comme des passages en enfer. Les coups et invectives pleuvent, les mots et les gestes frappent, le corps et le cœur, pour humilier, pour briser, pour anéantir toute résistance, sans pitié et sans retenue, comme pour ses hommes. Nous sommes tous les deux salis et incapables.

Extraits de "Journal d'un psy de l'urgence"

L'humain, ça peut être saisissant.


Une brasserie face à la gare Montparnasse, 9 heures du matin.

J’ouvre le Parisien. Juppé, l’animal sur-adapté à la réussite et au bonheur tombe. Pourtant, quel animal « surdoué du trafic urbain ».
Mon stylo glisse sur le papier…



Calais, rue de Fontenelle. Un type de vingt-cinq ans se pend dans sa chambre. Il a préféré en finir là, à l'abri de sa mansarde, prostré dans ce quelque chose de neuf mètres carrés comme un vague chez lui. Il était demandeur d'asile depuis cinq ans. Il a fini son voyage. Je rencontre l’équipe de travail, éprouvée par le décès de cet homme et considérant son travail comme un échec.


Il me chope les couilles, littéralement. Il me met la main au pantalon, n’importe quand, sans prévenir, pour vérifier si je suis un homme. Il le fait consciencieusement, avec insistance. C'est important, les testicules. L'essentiel d'une éducation s'y focalise. Il doit les manipuler à sa guise. Sinon, les coups pleuvent, pour rien, pour tout. Sans raison. Tout cela est au-delà de la raison. Un message, sans doute. J’ai peur, tout le temps. Je crains sa présence.


Elle prend un couteau de cuisine effilé qu’elle avait apporté exprès, se taille les avant-bras, avale des médicaments. Seule dans son bureau, elle se sent partir. Angoisse. Elle appelle sa collègue du bureau d’à côté au secours. Les pompiers l'évacuent. Elle est toujours consciente. Trop.

Mariée, deux grandes filles, elle en a plein le dos depuis des années…
Douleurs lancinantes depuis des années. L’entreprise l'a mise doucement au placard. Elle est anéantie. La directrice des ressources humaines en est toute retournée.

L'humain, ça peut être saisissant.

Elle rencontre le mari, ailleurs, à Bordeaux après avoir raté l'avion du départ. Le mien. Nous devions nous y rejoindre. Je verrai toute l’équipe de l’agence. Passants hébétés et surpris.


Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence" aux Editions Société des Écrivains

dimanche 22 novembre 2009

Un psy en entreprise


Journal d'un psy de l'urgence aux Editions Société des Ecrivains. (Amazon.fr)

Dans ces pages autobiographiques, Jean-Yves Huvey évoque le parcours l’ayant amené à devenir un professionnel de la relation d’aide. Sans illusion sur lui, avec une sincérité confondante, il évoque son enfance et le suicide de sa mère quand il avait 17 ans, véritable naufrage dans son existence, puis ses années d’errance à la recherche de raisons d’exister avant que les événements de la Vie l’amènent à s’engager... s’engager dans le syndicalisme d’abord puis dans les études en psychologie du travail au CNAM en lien direct avec la vie des salariés. Il sera un des pionniers de la prise en compte de la souffrance des salariés mettant en relief l’abandon des managers.
À l’heure où la souffrance au travail commence à être reconnue, il décrit son quotidien, tout entier à l’écoute des autres, de ceux que notre société capitaliste manipule et parfois broie sans pitié ni humanité.
Outre les interrogations sur notre devenir, ces pages délivrent un message d’espoir et de foi en l’Homme.