lundi 21 décembre 2009

Souffrance au travail : l'homme est un autre soi-même


J’en reviens au chemin qui m’a amené à m’intéresser à la souffrance au travail. Ma première plaquette en 1995, s’intitulait « Souffrance et violence au travail » termes qui alors n’étaient pas dans l’air du temps, mon action visant à mobiliser les acteurs (C.E. et directions) afin qu’ils prennent en compte les risques évidents liés au phénomène de production à tout va de perdants sociaux. Déficit du management ?

Il y a des gens qui savent et détiennent un pouvoir et d’autres que celui de l’empêcher de s’exercer parfois.


Pour qu’un numéro vert fonctionne correctement, il faut la prise en compte des deux sphères sociales et humaines: privée et professionnelle.

La vie privée et la vie professionnelle forment un tout indissociable, l’une influençant l’autre et vice-versa. Le numéro vert mis en place doit franchir la sphère privée sinon c’est très limité. Les C.H.S.C.T et les C.E. sont là d’une aide essentielle à diffuser ce numéro aux familles.

Laurent m’appelle sur le numéro vert. Il a 21 ans. Son père pleure presque chaque soir. Son poste est supprimé. L’agence ferme. Que doit-il faire ? Il a peur qu’il se suicide comme les types de chez Renault. Il parle un peu avec son père et me le passe. Nous restons ensemble 1 heure 41 exactement. Il craint pour ses garçons. Il en a 3. Lui a 47 ans. Il n’a plus la foi. A quoi cela sert de travailler encore ? 22 ans de boite et la sortie…avec un peu d’argent ou une mutation à 200 kms. Il rappellera 4 fois. Nous aurons à nouveau son fils et son épouse.


Je nous compare souvent (moi et mon équipe) à des maitres-nageurs qui plongent et qui tentent de sauver les gens qui se perdent pied. Nous les ramenons au bord ou si c est trop difficile nous demandons de l’aide d’autres professionnels.

J’ai le rare privilège de me savoir utile en faisant le métier que j’aime et pour lequel la vie m’a construit. Pour faire ce métier, il faut aimer les gens, avoir une capacité d’accueil hors du commun, savoir que « l’homme est un autre soi-même » à respecter.


Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence" aux Editions Sociétés des Ecrivains

mercredi 16 décembre 2009

GOELAND : l'envol



Ma venue à ce métier est la suite logique des expériences de ma vie et de l’action d’écoute nommée GOELAND.

J’avais monté cette permanence d’écoute chez Bull au sein du comité d’entreprise, avec des tracts et un numéro de téléphone où chacun pouvait venir s’exprimer sur son désarroi.

J’ai travaillé à ce concept d’action syndicale avec une psychanalyste afin de mieux comprendre ce qui se passait et pouvoir l’écrire et le dire. A l’époque Bull licenciait 1 000 salariés par an. Grâce à cette écoute active certains salariés ont été réintégrés ou ont vécu moins douloureusement l’épisode du licenciement qui est un départ comme la mort.

J’ai naturellement souhaité animé ces groupes de salariés licenciés à l’extérieur de l’entreprise et des associations amies nous ont accueillis gratuitement.

J’ai élaboré des conventions liant les salariés licenciés, le C.E et la direction, garantissant un travail d’accompagnement de six mois et plus par des professionnels. Le C .E. payant ce travail.

A mes yeux, il fallait que ce travail bénéficie d’une reconnaissance économique, tout – ou presque - n’existant que par l’économie.

Des articles nombreux, accompagnèrent le développement de l’association GOELANDS, Groupe d’Evolution, structure d’écoute et et de soutien, dont j’étais l’initiateur.

Le Parisien parla, ces jours là, d’un couronnement de l’action «Trophée de l’initiative » dans un salon des Comités d’entreprises.
Ma voie semblait tracée dans le syndicalisme même si la C.G.T parlait, dans mon dos, de trahison, posant la question de savoir si j’étais simplement « dans le vent actuel ou dans le vent patronal ? »

En fait, je trouvais naturel de dénoncer ce qui se passait pour les salariés et de tâcher de jeter un pont entre ceux qui venaient de perdre leur emploi et le monde extérieur. Je me suis trouvé naturellement dans la lutte contre l’exclusion.


Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence"

mercredi 2 décembre 2009

Petit soldat du feu de l'humaine souffrance



Les gens se méfient les uns des autres. Le monde entier est en souffrance. Il suffit d’allumer son poste de télévision pour découvrir avec horreur la litanie quotidienne des spectacles terrifiants que nous offre l'obscénité du monde.

Il suffit d'ouvrir son journal pour s'hébéter d’un fait divers encore plus tragique que celui de la veille, il suffit d'aller à l'usine, dans la rue, au bureau... bref, la terre ne tourne pas rond. Nous sommes constamment en situation d'être des victimes, des victimes à ce point constantes qu'on finirait par les croire consentantes…

Bombardés de toutes parts par la misère du monde, épuisés par le poids de notre passivité, souvent, de notre impuissance, parfois. Ou le contraire.

Un nouveau courant en psychologie – la victimologie – invite raisonnablement à aller vers la personne en souffrance. Ce courant prend en compte notre état de mal-être – il s'ancre dans la réalité – et lui offre ses yeux, ses mains, son oreille.

Chacun de mes jours, vous me verrez me déplacer vers nous dans cette relation d’aide, d’écoute, de soutien. Les pompiers n'éteignent pas les incendies tel jour à telle heure dans leurs casernes. Or, le monde brûle, souvent. Petit soldat du feu de l'humaine souffrance, je me rends là où tu travailles, là où tu dors, là où tu agites tes jours.


Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence"

mardi 1 décembre 2009

Une oreille comme une main tendue

L'homme que je suis devenu pousse son cri par un heureux hasard, le 29 mai 1952, et son premier cri monte, déjà, vers l'Éternel. D'autres après nous, et avant nous, saisirent cette chance.
Gémir, non d'être en vie, mais pour vivre mieux, et mieux comprendre cette vie, qui nous mène où bon lui semble.

Pleurer pour rester parmi les vivants. Implorer de vivre. Supplier Dieu de nous révéler pourquoi il nous a aussi dotés de la parole. Alors, je suis cette longue plainte qui monte... Et j'écris une longue lettre que nous ne refermerons jamais, comme une plaie ouverte.

13h. Du bruit autour de moi dans la brasserie. Des visages. Des regards. Des rires.

Aujourd’hui, je suis psychothérapeute et fondateur-directeur d'un cabinet de psychologie employant une équipe de psychologues cliniciens. J'ai développé depuis plusieurs années un positionnement original d’intervention auprès de chacun d’entre nous. Ceci en Victimologie.

Cette orientation est directement issue des chemins de ma vie. Je le sais.
Je suis une oreille. Je la tends comme on tend une main secourable.
Après un évènement tragique, elle vient prêter main-forte aux plus démunis. Elle ne dit pas grand-chose, presque rien… Elle entend tout.

Aujourd'hui, sans afficher le pire, je viens dire comment on peut survivre heureux, ou presque. Le dire comme un homme, mais aussi comme un spécialiste, comme un homme-thérapeute, un homme qui soigne les maux qu'engendre notre monde.

L’avenir de notre société dépend de ces soins de proximité.

Je n'attends pas que la misère vienne frapper à la porte. Je m'approche de la douleur de mes semblables, comme on vient au secours de son autre, de son double, de cet étrange et si prochain soi-même. À qui le tour ? Ce que nous oublions trop souvent, c'est que ce prochain sur la liste des vivants en souffrance, ce peut être nous. J'ai exercé ma foi de cette façon.

De cette profession de foi, de ce combat, j'ai fait une profession. C'est mon gagne-pain. Ce n'est pas si facile. Ce culte-là est plus exigeant qu'on ne le croie généralement : il compte bien plus d'appelés que d'élus...

Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence"

lundi 30 novembre 2009

Ombres portées



Avant elle, avant ma mère, j'ai déjà perdu mes grands-parents maternels, lorsque j'avais cinq ans.

J'ai vécu quelque temps avec eux et il me souvient de leur souffle. Ils ont été emportés par un vent de folie, déchiquetés par un monstre de passage à Madagascar.
Cette catastrophe m'a été cachée, elle aussi. Pour protéger l'enfant que j'étais. J’ai appris bien plus tard par mon oncle qu’ils avaient été massacrés au coupe-coupe à Madagascar, leurs corps tronçonnés, décapités. J’imagine la réaction de ma mère quand elle a appris ce drame par un simple télégramme reçu à la Roche-sur-Yon où nous habitions. Elle enracinera sa douleur pour mourir avec eux. Partir, les rejoindre, la vie était impossible ici pour elle, jolie fleur à la peau trop foncée, trop différente de celle des autres femmes.

Régions obscures de ma vie que l'adulte que je suis devenu ne cesse de revisiter. Ombres portées du malheur sur la vie des hommes.

J'en vis aujourd'hui.
J'en souffre toujours.
J’en ai fait mon métier.

Je suis né en Guinée, deux années environ après ma sœur Anne-Marie. Puis nous sommes retournés à Madagascar. C'est là que j'ai connu mes grands-parents, ce souffle et ces yeux qui vous aiment sans dire un mot, cette tendresse qui portait ma mère quand elle était enfant. Ces deux êtres ont marqué ma vie jusqu’à aujourd’hui. Je leur dois ma mère. Je leur dois ce livre.



Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence" aux Editions Société Des Ecrivains

Moonlight Devil forever



Je rêve de mourir en martyr, comme le Christ.

Mes lectures passionnées de la vie de Jésus m’y conduisent.
Je serais missionnaire, torturé par de terribles barbares incultes, chinois sans doute, refusant la Vérité de Jésus. Ces gens qui refusent la vérité, cela me torture.

Un jeune Allemand mystique fait la navette entre Paris et Lyon trois à quatre fois chaque quarante-huit heures au volant d'un minibus, pour la Famille (Association pour l’Unification du Christianisme Mondial).
Des jeunes du monde entier convertis à la venue du nouveau messie, « Pionniers du nouvel âge ». Fraternité dopée par la lecture assidue de la Bible et des nouveaux textes révélés. Travail, chants, solidarité manipulée, fatigue, épuisement...

Il paraît que le diable rôde continuellement. Le bus s'encastre dans le cul d'un camion, en pleine nuit, sur l'autoroute Lyon-Paris. Le choc écrase le véhicule, tue net le jeune Allemand et tranche les deux jambes et l'avant-bras du type assis à côté de lui. Flaques de sang. Sirène. Hélico. Huit jours à l'hôpital de Dijon pour trauma crânien, je respire, un peu. Je redescends de l’extase. Le diable guette, jour après jour, pour faire chuter. Satan a tué notre copain. Ambiance. Moonlight Devil forever.


Extraits de "Journal d'un psy de l'Urgence" aux Editions Société des Ecrivains

vendredi 27 novembre 2009

Passages en enfer


Pensionnat.

Peur des coups de mon père.

Je falsifie mon carnet de notes. Le con de surgé le proclame à tous les internes réunis au restaurant. Effet de suspens du sadique. Un petit malin a falsifié son carnet... il est parmi vous... qu'il se lève...

Il finit par prononcer mon nom. La honte absolue, devant le regard clair de la fille dont je suis amoureux. Elle rit. Je n'ai jamais avoué, jamais. J'ai nié l'évidence, dur comme fer. Le réel n'a pas tous les droits. Je m'y suis opposé. Mais j'ai payé le prix fort pour ça. Les coups m'ont assommé la mémoire; je ne m’en souviens pas. Overdose d'angoisse, pied de nez au malheur. Je les ai vomis de mon âme. Je ne mens pas. Effacés, les fessées, les raclées au martinet, les coups de baguettes et autres règles sur les doigts. Je me suis supprimé. Ne me reste que l'humiliation. Au coin, à genoux, sur la règle carrée qui me mord les genoux. Je me suis tué, pour échapper à la réalité.

La directrice d’un magasin d’une grande chaine de vêtements à Agen est rouée de coups parce qu’elle tentait de faire un peu plus que son travail. Elle voulait intercepter de jeunes voleuses. Elle n'a pas pu esquiver, elle.

Mon père parachutiste se lâche sur nous à son retour d'Algérie.

Lui non plus n'a pu nier la sale guerre.

Ma mère se défend, il se rabat sur nous. Il tape dur, très dur.

Cette fois, la violence du coup m'expédie à l'autre bout de la pièce. Il m'assomme, ma tête cogne contre le mur, je reste K.O assis plusieurs minutes avec un œil au beurre noir. Motif : ma chambre n’est pas correctement rangée. Il y traîne d'autres petits soldats en métal, aux attitudes de tueurs.

Ma sœur et moi vivons ces séances de rangement de chambre comme des passages en enfer. Les coups et invectives pleuvent, les mots et les gestes frappent, le corps et le cœur, pour humilier, pour briser, pour anéantir toute résistance, sans pitié et sans retenue, comme pour ses hommes. Nous sommes tous les deux salis et incapables.

Extraits de "Journal d'un psy de l'urgence"

L'humain, ça peut être saisissant.


Une brasserie face à la gare Montparnasse, 9 heures du matin.

J’ouvre le Parisien. Juppé, l’animal sur-adapté à la réussite et au bonheur tombe. Pourtant, quel animal « surdoué du trafic urbain ».
Mon stylo glisse sur le papier…



Calais, rue de Fontenelle. Un type de vingt-cinq ans se pend dans sa chambre. Il a préféré en finir là, à l'abri de sa mansarde, prostré dans ce quelque chose de neuf mètres carrés comme un vague chez lui. Il était demandeur d'asile depuis cinq ans. Il a fini son voyage. Je rencontre l’équipe de travail, éprouvée par le décès de cet homme et considérant son travail comme un échec.


Il me chope les couilles, littéralement. Il me met la main au pantalon, n’importe quand, sans prévenir, pour vérifier si je suis un homme. Il le fait consciencieusement, avec insistance. C'est important, les testicules. L'essentiel d'une éducation s'y focalise. Il doit les manipuler à sa guise. Sinon, les coups pleuvent, pour rien, pour tout. Sans raison. Tout cela est au-delà de la raison. Un message, sans doute. J’ai peur, tout le temps. Je crains sa présence.


Elle prend un couteau de cuisine effilé qu’elle avait apporté exprès, se taille les avant-bras, avale des médicaments. Seule dans son bureau, elle se sent partir. Angoisse. Elle appelle sa collègue du bureau d’à côté au secours. Les pompiers l'évacuent. Elle est toujours consciente. Trop.

Mariée, deux grandes filles, elle en a plein le dos depuis des années…
Douleurs lancinantes depuis des années. L’entreprise l'a mise doucement au placard. Elle est anéantie. La directrice des ressources humaines en est toute retournée.

L'humain, ça peut être saisissant.

Elle rencontre le mari, ailleurs, à Bordeaux après avoir raté l'avion du départ. Le mien. Nous devions nous y rejoindre. Je verrai toute l’équipe de l’agence. Passants hébétés et surpris.


Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence" aux Editions Société des Écrivains

dimanche 22 novembre 2009

Un psy en entreprise


Journal d'un psy de l'urgence aux Editions Société des Ecrivains. (Amazon.fr)

Dans ces pages autobiographiques, Jean-Yves Huvey évoque le parcours l’ayant amené à devenir un professionnel de la relation d’aide. Sans illusion sur lui, avec une sincérité confondante, il évoque son enfance et le suicide de sa mère quand il avait 17 ans, véritable naufrage dans son existence, puis ses années d’errance à la recherche de raisons d’exister avant que les événements de la Vie l’amènent à s’engager... s’engager dans le syndicalisme d’abord puis dans les études en psychologie du travail au CNAM en lien direct avec la vie des salariés. Il sera un des pionniers de la prise en compte de la souffrance des salariés mettant en relief l’abandon des managers.
À l’heure où la souffrance au travail commence à être reconnue, il décrit son quotidien, tout entier à l’écoute des autres, de ceux que notre société capitaliste manipule et parfois broie sans pitié ni humanité.
Outre les interrogations sur notre devenir, ces pages délivrent un message d’espoir et de foi en l’Homme.