jeudi 18 mars 2010

Intervention post-traumatique : récit 4


Christine, l’infirmière d’une entreprise industrielle m’appelle.
La D.R.H. de son service s’est effondrée. Elle aurait été insultée par le PDG. Est-il possible que je vienne tout de suite la voir ?
J’ai une disponibilité l’après-midi. J’accepte de la rencontrer.

En arrivant, c’est l’infirmière qui m’accueille. Elle aussi a besoin d’être débriefée et je passe un moment avec elle. Elle me parle de la DRH qui est venue la veille après-midi en larmes se tenant le ventre. La DRH sortait d’une réunion avec son PDG. Il l’avait insulté et lui avait fait très peur en balançant les dossiers contre le mur.

« Dans quel monde vivons-nous ?» me dit-elle.
Sur ces mots la DRH arrive, me salue et m’amène dans un bureau qui n’est pas le sien me dit elle pour garder la confidentialité et ne pas risquer d’être dérangé.
Je m’assois près d’elle.
Elle raconte qu’elle avait rendez vous avec le PDG à 15H hier et que... elle éclate en sanglots me tenant les mains…
Il m’a traité de merde de chien et d’ordure finie. Il n’était pas content parce que je n’avais pas licencié Monsieur Martin sans préavis comme il l’avait exigé. Il a jeté un paquet de dossier contre le mur avec une violence inouïe. Je ne m’attendais pas à ce qui allait se passer. J’ignorais le sujet de notre rencontre. J’accompagne avec douceur ces yeux bruns remplis de larmes qui vacillent. Elle manque de tomber. Elle se retient à moi.
La décision de licencier de cette façon vient du Siège dont elle dépend. Elle n’a pas pu le dire.
Je lui fais comprendre que ce qui est arrivé c’est comme un une lame de couteau qui était entré en elle.
Elle vient petit à petit à parler de son enfance bafouée en se tenant le ventre. Elle était souvent battue injustement par son père.

L’entretien dure 2 heures. Elle répète sans cesse les mêmes mots.
Elle est allée voir son médecin hier soir qui lui a conseillé de prendre un somnifère et de voir un psy. Il l’a mis sous antidépresseurs et lui a donné un arrêt de travail de 3 jours. Mais elle n’a pas le temps. Elle bosse de 15 à 20 heures par jour du lundi au vendredi. Comment ferait-elle ?

Je lui explique que certains PDG quand ils réussissent sont comme des enfants gâtés. Rien ne leur résiste. Tout est jeu gagnant. J’essaye de lui faire comprendre quel type d’individu elle a en face d’elle et comment elle va devoir, puisqu’elle le veut, lui faire à nouveau face.

Elle sort un peu soulagée de notre entretien. Nous avons un autre rendez-vous 2 jours après.

Lorsque je la revois, c’est encore dans un autre bureau. Elle ne veut pas qu’on la voit avec moi dans son aile d’usine. Le PDG a fait des excuses. Elle n’arrive plus à le regarder en face et avoue avoir vomi à plusieurs reprises.
Cependant elle tiendra.
Elle est seule dans la vie.
Elle n’arrive plus à jouer du piano. Ca la dégoute.
Je lui donne les coordonnées d’un confrère prés de l’usine.
Elle est contente de me voir et me remercie de ma présence.

mercredi 3 mars 2010

Intervention post-traumatique : récit 3


Pauline est une femme qui a décidé d'amener sa mère dans une résidence sociale ou elle aura son petit studio de façon à ce qu'elle soit proche d’elle.
Dans cet appartement, elle n'est pas dans une geôle.
C'est une résidence rénovée tout ce qu'il y a de mieux.
Pauline qui a 4 enfants et un mari habite dans une H.L.M à côté, et comme elle ne peut pas loger sa mère, elle décide de la placer là.
Cette vieille dame s’installe dans ce ce lieu ouvert à la mixité sociale y demeurant depuis deux ans sans aucun problème.

Puis quelques jeunes arrivent, qui rentrent chez elle, la volent et la tuent. C'est un fait divers sordide repris par la presse locale, et chacun peut imaginer le sentiment de culpabilité de sa fille !

La Direction régionale nous demande de voir les salariés concernés par cette histoire et d'aller voir la fille de cette femme connue très appréciée.

J'ai donc rencontré cette femme et je peux dire que c'est un des débriefings les plus difficiles que j'aie eu à faire. Le chagrin de cette femme était colossal.
Une vallée de larmes dans mes bras.

Je l'ai rencontrée trois fois, parce que je revois les gens une seconde fois ou une troisième fois quand je sens que le travail à faire n'est pas fini.

C'est très subjectif, tout ça, ce que je développe chez mes psys, c'est leur indépendance au niveau de leur ressenti et la capacité d’improvisation due aux êtres et aux situations. C'est un métier où l’on donne beaucoup de soi-même.


Extrait de Journal d'un psy de l'urgence

vendredi 22 janvier 2010

Intervention post-traumatique : récit 2


Il est important d’intervenir rapidement après une agression, l’idéal étant quarante-huit heures.
Pourquoi quarante-huit heures, et jamais immédiatement quand les choses se passent ? Parce qu’il faut que les gens aient une représentation de ce qui leur arrive.
On ne peut faire de débriefing psychologique que lorsque les gens peuvent revoir ce qui s’est passé et le raconter, donc il faut au moins une nuit de passée, même si le sommeil a été difficile.

Quand on intervient à chaud, on fait ce qu’on appelle du ‘’ defusing ‘’.

Cela nous arrive en région parisienne après un incendie dans un foyer, circulant avec notre brassard de psy dans les locaux de « la maison pour tous ». Dans de telles circonstances, les gens sont installés provisoirement dans des salles mises à disposition par la mairie, et ils errent, sous le choc. Qui d’avoir dû sauter par la fenêtre, qui de n’avoir dû son salut qu’aux pompiers. Ces personnes ont vu s’ajouter la perte de leurs maigres biens et de leur logement à leur misère quotidienne.

Ils n’ont pu que sauver leur peau. Du coup ils ont tout perdu alors qu’ils n’avaient déjà pas grand chose !

Ces incendies sont le plus souvent provoqués volontairement ou non, comme ces jeunes drogués habitués à allumer des barres d’encens, dont l’un est mort asphyxié et l’autre sérieusement brulé. Pourtant les mesures de sécurité sont extrêmement rigoureuses dans ces foyers et résidences, empêchant la plupart du temps les incendies de se propager. C’est la fumée qui tue.

Avec notre équipe, nous sommes là pour permettre aux gens de s’exprimer à chaud, de faire de la catharsis.
Nous déambulons au milieu d’eux, avec du café, et des bouteilles d’eau, on s’approche des gens qui pleurent, on les prend un peu à part.

A ce moment, y compris la personne dont l’appartement a brûlé, le contact s’établit.

Ils nous racontent leur histoire, pourquoi ils vivent dans un foyer. Parmi eux, nombre de femmes seules avec un ou plusieurs enfants.

Extrait de Journal d'un psy de l'urgence

lundi 11 janvier 2010

Le sens, c'est quoi ?


Je commence, la plupart du temps, mes entretiens de la même façon : Il était quelle heure, que faisiez-vous quand c’est arrivé ou qu’on vous a informé ?
Il y a toujours la partie de faire raconter le scénario et ensuite, il y a le retour sur le sens.
Il faut être vrai sur le retour sur le sens.
Le sens, c'est quoi ?

A propos des décès, des départs de la vie, c'est que tout le monde meurt. Les salariés craignent le décès des résidents surtout des plus jeunes. On ne meurt plus à 40 ou 50 ans à notre époque. Ces salariés sont bouleversés à plusieurs niveaux. Quelque fois, déjà, c’est leur première confrontation avec la mort de quelqu’un.

Ensuite, compte tenu de la vie misérable des résidents, ils se demandent à quoi ils servent puisqu’ils écoutent et que cela semblent ne pas marcher. Quel est donc leur rôle ?

Il me vient l’histoire de Marc, ce jeune responsable de résidence en Bourgogne, dont l’épouse était enceinte pour la première fois et qui a négocié adroitement pendant 10 minutes avec un résident qui voulait en finir en se jetant par la fenêtre. Il avait fait appeler les pompiers et avait demandé comme dans ces cas là qu’ils viennent sans activation de sirène. L’indication n’a pas pu être prise en compte et au moment ou les pompiers sont arrivés toute sirène hurlante le type s’est jeté et s’est tué.

C'est quoi, pour vous, le but de la vie ? Ce n’est pas une question que l’on se pose chaque matin devant le miroir de la salle de bains. Je pose souvent cette question aux salariés. Je pourrais jouer sans fin à poser cette question qui perturbe chacun.
Le silence est interrogatif. De fait, nous sommes souvent obligés de proposer une réponse, la plus large possible bien sur et la plus consolante aussi. C'est ce que je dis à mes collaborateurs, ce sont des pratiques avancées de psychologues ayant médités sur la vie. Je leur demande de ne pas hésiter à en donner. De bon sens.

mardi 5 janvier 2010

Quand la mort surgit sur le lieu de travail


Pour chacun d’entre nous, les blessures font partie de nous-mêmes depuis ce premier cri poussé à la face du monde au sortir du ventre de notre mère. S’ensuivront celles liées au travail, aux amours déçues, aux accidents, aux maladies, aux examens, etc. Si « toute épreuve qui ne tue pas nous fortifie » selon Nietzsche, elle n’en laisse pas moins des traces qui pour certains ne s’effacent jamais.

Nous intervenons souvent par rapport aux décès des résidents. Ainsi on nous a appelés parce qu’une responsable de résidence a ouvert une porte de chambre derrière laquelle un homme d’une cinquantaine d’année était étendu, mort depuis une dizaine de jours. Personne ne s'en était rendu compte. L’odeur a alerté les voisins.
Les résidents disaient qu'il y avait une mauvaise odeur, ajoutant qu’on n'avait pas vu un tel depuis pas mal de temps.

Et qui doit ouvrir la porte? Le salarié. Qui va voir ce qui se passe, qui appelle la police, qui va gérer la suite ? Là, plus que jamais la mort s’intègre à la vie. Ce n’est pas de la philosophie, c’est de la vie courante. C’est pourquoi il est nécessaire de former les salariés à ce type de réalité. Pourquoi ? Parce que dans nos sociétés la mort est sortie de la vie et il est étonnant de la revoir paraitre dans le cadre du travail.


Extrait de Journal d'un psy de l'urgence aux Editions Société des Ecrivains

Intervention post-traumatique : récit 1


Une banque nous demande d'intervenir auprès d'une salariée, victime d’une attaque à main armée deux ans auparavant. On avait arrêté l'agresseur et on lui demandait d'aller témoigner, ce qu'elle se refusait obstinément à faire. S’ensuivit un arrêt de maladie, elle avait peur. L'assistante sociale me précise que cette personne souffrait de troubles assez importants depuis l'agression, et qu'elle était souvent absente car malade.

Elle a accepté de me recevoir.
Elle souffre de névralgies faciales, et elle est souvent arrêtée à cause de ces maux de tête. En fait son agresseur lui avait plaqué le visage contre la vitre du sas de la banque pendant l'agression. Sa névralgie venait très probablement de là, cela lui avait glacé le sang. Il fallait qu’elle revive son ressenti douloureux, son choc traumatique. Ce type extrêmement menaçant et violent l'avait choisie parmi les employés, ce qui ajoute encore à l'angoisse ressentie d’avoir été choisi elle. Il y a toujours le pourquoi moi ?

Elle a eu très peur ainsi coincée entre les deux portes automatiques du sas, plaquée contre la vitre. Il l’avait prise en otage. Qui plus est, elle m’apprend que son ex-compagnon avait été tué par balle quelques années auparavant, et qu'elle n’a plus du tout confiance en la justice, l'assassin n’ayant été condamné qu'à une peine de dix ans de prison.

D'autre part, elle ne veut surtout pas être confrontée avec son agresseur. Ce type avait menacé, si quelqu'un parlait contre lui, de régler ses comptes. J'ai su par l’assistante sociale qu'elle est allée témoigner finalement, et qu'elle a pu exprimer sa peur. Le Juge, lors de l’audience, lui a demandé ce qu'elle avait à dire à son agresseur et c'est là qu'elle a exprimé sa peur. J'ai donc pu, grâce à mon travail, la libérer de cette peur qui l'enfermait en elle-même, qui l’empêchait de venir témoigner au procès.

C’était gagné, elle était revenue dans le monde des vivants !