mercredi 2 décembre 2009

Petit soldat du feu de l'humaine souffrance



Les gens se méfient les uns des autres. Le monde entier est en souffrance. Il suffit d’allumer son poste de télévision pour découvrir avec horreur la litanie quotidienne des spectacles terrifiants que nous offre l'obscénité du monde.

Il suffit d'ouvrir son journal pour s'hébéter d’un fait divers encore plus tragique que celui de la veille, il suffit d'aller à l'usine, dans la rue, au bureau... bref, la terre ne tourne pas rond. Nous sommes constamment en situation d'être des victimes, des victimes à ce point constantes qu'on finirait par les croire consentantes…

Bombardés de toutes parts par la misère du monde, épuisés par le poids de notre passivité, souvent, de notre impuissance, parfois. Ou le contraire.

Un nouveau courant en psychologie – la victimologie – invite raisonnablement à aller vers la personne en souffrance. Ce courant prend en compte notre état de mal-être – il s'ancre dans la réalité – et lui offre ses yeux, ses mains, son oreille.

Chacun de mes jours, vous me verrez me déplacer vers nous dans cette relation d’aide, d’écoute, de soutien. Les pompiers n'éteignent pas les incendies tel jour à telle heure dans leurs casernes. Or, le monde brûle, souvent. Petit soldat du feu de l'humaine souffrance, je me rends là où tu travailles, là où tu dors, là où tu agites tes jours.


Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence"

mardi 1 décembre 2009

Une oreille comme une main tendue

L'homme que je suis devenu pousse son cri par un heureux hasard, le 29 mai 1952, et son premier cri monte, déjà, vers l'Éternel. D'autres après nous, et avant nous, saisirent cette chance.
Gémir, non d'être en vie, mais pour vivre mieux, et mieux comprendre cette vie, qui nous mène où bon lui semble.

Pleurer pour rester parmi les vivants. Implorer de vivre. Supplier Dieu de nous révéler pourquoi il nous a aussi dotés de la parole. Alors, je suis cette longue plainte qui monte... Et j'écris une longue lettre que nous ne refermerons jamais, comme une plaie ouverte.

13h. Du bruit autour de moi dans la brasserie. Des visages. Des regards. Des rires.

Aujourd’hui, je suis psychothérapeute et fondateur-directeur d'un cabinet de psychologie employant une équipe de psychologues cliniciens. J'ai développé depuis plusieurs années un positionnement original d’intervention auprès de chacun d’entre nous. Ceci en Victimologie.

Cette orientation est directement issue des chemins de ma vie. Je le sais.
Je suis une oreille. Je la tends comme on tend une main secourable.
Après un évènement tragique, elle vient prêter main-forte aux plus démunis. Elle ne dit pas grand-chose, presque rien… Elle entend tout.

Aujourd'hui, sans afficher le pire, je viens dire comment on peut survivre heureux, ou presque. Le dire comme un homme, mais aussi comme un spécialiste, comme un homme-thérapeute, un homme qui soigne les maux qu'engendre notre monde.

L’avenir de notre société dépend de ces soins de proximité.

Je n'attends pas que la misère vienne frapper à la porte. Je m'approche de la douleur de mes semblables, comme on vient au secours de son autre, de son double, de cet étrange et si prochain soi-même. À qui le tour ? Ce que nous oublions trop souvent, c'est que ce prochain sur la liste des vivants en souffrance, ce peut être nous. J'ai exercé ma foi de cette façon.

De cette profession de foi, de ce combat, j'ai fait une profession. C'est mon gagne-pain. Ce n'est pas si facile. Ce culte-là est plus exigeant qu'on ne le croie généralement : il compte bien plus d'appelés que d'élus...

Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence"

lundi 30 novembre 2009

Ombres portées



Avant elle, avant ma mère, j'ai déjà perdu mes grands-parents maternels, lorsque j'avais cinq ans.

J'ai vécu quelque temps avec eux et il me souvient de leur souffle. Ils ont été emportés par un vent de folie, déchiquetés par un monstre de passage à Madagascar.
Cette catastrophe m'a été cachée, elle aussi. Pour protéger l'enfant que j'étais. J’ai appris bien plus tard par mon oncle qu’ils avaient été massacrés au coupe-coupe à Madagascar, leurs corps tronçonnés, décapités. J’imagine la réaction de ma mère quand elle a appris ce drame par un simple télégramme reçu à la Roche-sur-Yon où nous habitions. Elle enracinera sa douleur pour mourir avec eux. Partir, les rejoindre, la vie était impossible ici pour elle, jolie fleur à la peau trop foncée, trop différente de celle des autres femmes.

Régions obscures de ma vie que l'adulte que je suis devenu ne cesse de revisiter. Ombres portées du malheur sur la vie des hommes.

J'en vis aujourd'hui.
J'en souffre toujours.
J’en ai fait mon métier.

Je suis né en Guinée, deux années environ après ma sœur Anne-Marie. Puis nous sommes retournés à Madagascar. C'est là que j'ai connu mes grands-parents, ce souffle et ces yeux qui vous aiment sans dire un mot, cette tendresse qui portait ma mère quand elle était enfant. Ces deux êtres ont marqué ma vie jusqu’à aujourd’hui. Je leur dois ma mère. Je leur dois ce livre.



Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence" aux Editions Société Des Ecrivains

Moonlight Devil forever



Je rêve de mourir en martyr, comme le Christ.

Mes lectures passionnées de la vie de Jésus m’y conduisent.
Je serais missionnaire, torturé par de terribles barbares incultes, chinois sans doute, refusant la Vérité de Jésus. Ces gens qui refusent la vérité, cela me torture.

Un jeune Allemand mystique fait la navette entre Paris et Lyon trois à quatre fois chaque quarante-huit heures au volant d'un minibus, pour la Famille (Association pour l’Unification du Christianisme Mondial).
Des jeunes du monde entier convertis à la venue du nouveau messie, « Pionniers du nouvel âge ». Fraternité dopée par la lecture assidue de la Bible et des nouveaux textes révélés. Travail, chants, solidarité manipulée, fatigue, épuisement...

Il paraît que le diable rôde continuellement. Le bus s'encastre dans le cul d'un camion, en pleine nuit, sur l'autoroute Lyon-Paris. Le choc écrase le véhicule, tue net le jeune Allemand et tranche les deux jambes et l'avant-bras du type assis à côté de lui. Flaques de sang. Sirène. Hélico. Huit jours à l'hôpital de Dijon pour trauma crânien, je respire, un peu. Je redescends de l’extase. Le diable guette, jour après jour, pour faire chuter. Satan a tué notre copain. Ambiance. Moonlight Devil forever.


Extraits de "Journal d'un psy de l'Urgence" aux Editions Société des Ecrivains