lundi 30 novembre 2009

Ombres portées



Avant elle, avant ma mère, j'ai déjà perdu mes grands-parents maternels, lorsque j'avais cinq ans.

J'ai vécu quelque temps avec eux et il me souvient de leur souffle. Ils ont été emportés par un vent de folie, déchiquetés par un monstre de passage à Madagascar.
Cette catastrophe m'a été cachée, elle aussi. Pour protéger l'enfant que j'étais. J’ai appris bien plus tard par mon oncle qu’ils avaient été massacrés au coupe-coupe à Madagascar, leurs corps tronçonnés, décapités. J’imagine la réaction de ma mère quand elle a appris ce drame par un simple télégramme reçu à la Roche-sur-Yon où nous habitions. Elle enracinera sa douleur pour mourir avec eux. Partir, les rejoindre, la vie était impossible ici pour elle, jolie fleur à la peau trop foncée, trop différente de celle des autres femmes.

Régions obscures de ma vie que l'adulte que je suis devenu ne cesse de revisiter. Ombres portées du malheur sur la vie des hommes.

J'en vis aujourd'hui.
J'en souffre toujours.
J’en ai fait mon métier.

Je suis né en Guinée, deux années environ après ma sœur Anne-Marie. Puis nous sommes retournés à Madagascar. C'est là que j'ai connu mes grands-parents, ce souffle et ces yeux qui vous aiment sans dire un mot, cette tendresse qui portait ma mère quand elle était enfant. Ces deux êtres ont marqué ma vie jusqu’à aujourd’hui. Je leur dois ma mère. Je leur dois ce livre.



Extrait de "Journal d'un psy de l'urgence" aux Editions Société Des Ecrivains

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